Cela fait maintenant plusieurs années que l’APHP (Assistance Publique Hôpitaux de Paris) est entrée dans un plan de restructuration de grande ampleur. Ces derniers mois ce processus s’est accéléré. Il touche notamment les établissement essonniens de Joffre-Dupuytren à Draveil et Clemenceau à Champcueil. Dans tous ces hôpitaux, la direction de l’APHP ferme des lits et des services. Elle prétend qu’il s’agit par ce biais de mieux organiser l’offre de soins. Hélas c’est à une casse absurde de l’hôpital public que l’on assiste en vérité!
Je ne suis pas sorti indemne de mon passage à Draveil la semaine dernière puis aujourd’hui à l’hôpital Emile Roux de Limeil-Brévannes qui vient d’entrer en grève. Que suis-je donc allé faire à Limeil-Brévannes qui se situe de l’autre côté de la frontière départementale, dans le 94 ? C’est qu’Emile Roux fait justement partie du nouvel établissement décidé par l’APHP en regroupement de cinq hôpitaux : Limeil donc, les deux établissements essonniens de l’APHP que j’ai déjà cités, et ses deux hôpitaux de Créteil (Albert Chenevier et Henri Mondor).
Je m’interrogeais dès le départ sur la pertinence d’un tel regroupement. Entre Champcueil et Créteil il y a 50 kilomètres! D’ailleurs 96% des patients de Champcueil sont essonniens. Quel est donc le sens d’un tel rattachement si ce n’est l’économie pour l’APHP qui supprime 4 postes de directeurs et autant de niveaux administratifs ? J’avais donc quelques doutes sur la finalité sanitaire de tout cela. Mais je ne m’attendais pas à un tel désastre. Je sors catastrophé de mes rencontres avec les grévistes tant il apparaît que les restructurations mises en œuvre vont complètement à l’inverse des besoins de santé réels de la population.
Ainsi à Emile Roux, on supprime par exemple le laboratoire. Celui-ci est l’un des meilleurs de France. Ce n’est pas moi qui le dit mais la profession elle-même qui lui a décerné le prix qualité 2001 puis l’a classé premier national en 2008 pour ses études épidémiologiques. On ferme aussi le centre de traitement des addictions. Son activité est transféré à Bicêtre. Croit-on vraiment que tous les patients traités pour des addictions aux drogues ou à l’alcool suivront le déménagement et continueront à aller se faire soigner à plus d’une heure de transport de là ?
C’est un gâchis effarant. Le gain en terme de dépenses de santé est nul car ce qui ne sera pas réalisé en terme de traitement en amont, en sortant des patients de la drogue ou de l’alcool, se paiera lourdement plus tard par des hospitalisations bien plus dramatiques et coûteuses. Autre exemple de gâchis, Emile Roux compte en son sein une unité ultramoderne équipée pour accueillir les victimes d’AVC (accidents vasculaires cérébraux), une pathologie en augmentation constante. Mais celle-ci n’a jamais ouvert. Car l’APHP n’a pas créé les emplois correspondants (il en faudrait 29, et 18 avaient été supprimés préventivement pour réduire à 11 le solde d’emplois réellement nouveaux). Les bâtiments neufs et le matériel de pointe (il y en a eu pour 800000 euros !) dorment là, inutiles, alors que les besoins sont considérables. Tout ça pour économiser 11 postes de soignants.
Plus je me renseigne, plus l’absurdité technocratique de la réforme hospitalière éclate à mes yeux. Non seulement Emile Roux répond, et bien, à des besoins de santé importants (le taux d’occupation est très élevé, l’hôpital est classé premier en France dans la lutte contre les maladies nosocomiales…). Mais en plus, si l’on admet que cela a une importance, Emile Roux est l’un des 5 hôpitaux rentables de l’APHP. Or il l’est notamment grâce à son centre l’addictologie puisque cette activité est bien rémunérée par la T2A (tarification à l’activité, qui revient à payer chaque hôpital en fonction des actes qu’il effectue, certains rapportant beaucoup, d’autres rien du tout). Si ce centre devait fermer, Emile Roux deviendrait déficitaire car ses lits de long séjour, nombreux en gériatrie, ne rapportent rien. Au passage sa singularité au sein du nouveau regroupement hospitalier va diminuer. 4 de ces 5 hôpitaux seront de simples hôpitaux d’aval, censés accueillir pour des séjours de moyenne et longue durée les patients opérés à Mondor. On risque donc d’entendre rapidement dénoncer ces doublons inutiles pour justifier des fermetures complètes d’établissements.
Au passage je mesure combien est mensonger le slogan de la démocratie sanitaire qui enrobe la réorganisation du secteur. L’APHP est présidée par un député socialiste, Jean-Marie Le Guen. Ainsi l’opposition officielle est réputée soutenir les projets de casse de l’hôpital public. C’est dur de lutter dans ces conditions. Et Le Guen malheureusement ne fait rien pour démentir ce sentiment. S’il est en désaccord avec les orientations de l’APHP, il suffirait qu’il appuie les mobilisations des personnels. Il pourrait rendre visite aux grévistes, comme le font la plupart de ses camarades socialistes candidats aux régionales! Quant à l’Agence Régionale de Santé, également présidée par un socialiste, Claude Evin, elle organise le démantèlement de l’hôpital public sans avoir à rendre de compte à personne.
La loi ne confie pas de pouvoir à la Région en matière de santé. Mais si nous sommes en situation après l’élection, nous ne laisserons pas faire un tel gâchis. Nous organiserons notamment de vrais Etats-Généraux de la santé en Ile-de-France. Nous le ferons avec les personnels qui vivent la situation sur le terrain et qui sont les mieux placés pour définir les besoins non satisfaits. Je pense à tous les personnels, notamment les aides-soignant-e-s et infirmièr-es que je vois défendre l’intérêt général et pas seulement ces patrons de service obligés de négocier la survie de leur équipe avec leur tutelle, quitte parfois à écraser le voisin qui a moins bien su se défendre.